BERENICE

« Eh bien ! Antiochus, Es-tu toujours le même? »

Texte Jean Racine
Mise en scène Guy Cassiers

Antiochus roi de Comagène, aime Bérénice. Bérénice, reine de Palestine, aime Titus et n’aime pas Antiochus. Titus, empereur de Rome, aime Bérénice. Rome n’aime pas Bérénice.

Bérénice ?… « De l’essence du théâtre, comme on dit de l’essence de rose » écrivait Jean-Louis Barrault (Cahiers Renault-Barrault, n° 8, 1955). Quand Racine compose sa tragédie en 1670, il cherche à atteindre, dit-il dans sa préface, la « simplicité d’action » qui est, selon lui, la force première des œuvres de l’Antiquité. Épurant le conflit dramatique de toute intrigue anecdotique, il se borne à mettre en scène une rupture amoureuse. Par le minimalisme dont elle fait preuve, la pièce de Racine est une interrogation sur le théâtre et ses limites. Son ambition radicale : « faire quelque chose de rien ». « Rien », en effet, ne se passe dans Bérénice, puisqu’aucune action à proprement parler n’y est montrée, si ce n’est la combustion de trois personnages par la passion amoureuse. Il s’agit bien d’essence, celle que Racine jette durant cinq actes sur trois cœurs en fusion. Rien que cela, mais tout cela. Une expérience extrême et sans échappatoire, pour Bérénice, Titus et Antiochus, tous sacrifiés sur le bûcher, les planches du théâtre.

Guy Cassiers, avec la troupe de la Comédie Française, choisit d’aller encore un peu plus loin dans la radicalité.

DR christophe raynaud de lage

Avant de parler de cette radicalité portée à sa racine carrée par G. Cassiers, arrêtons nous sur celle de la forme spécifique de l’Alexandrin. Cette forme pour écrire le feu.

On reproche parfois à l’alexandrin d’être poussiéreux, obsolète et désincarné.

Le ressort thématique du tragique racinien – son carburant pour filer la métaphore – est pourtant toujours la passion. Le terme de passion englobe chez Racine non pas uniquement l’amour, mais aussi des mouvements tout aussi impétueux, tels l’amour-propre, l’orgueil, la jalousie, la vengeance, qui mènent à la fureur, et finissent par triompher de la justesse de la raison. L’alexandrin n’est que l’instrument poétique et rationnel permettant de dompter et d’exprimer, avant qu’elles ne se révoltent, ces passions. La partition musicale réglée du chaos humain. Sans l’alexandrin, face à l’insupportable et à l’effroi, les personnages en seraient réduits aux seules larmes, cris, silence, à l’irréparable mort. L’alexandrin racinien est tel le char d’Hippolyte dans Phèdre, un système d’harnachement, de rênes, de mors aux dents, permettant de conduire des puissances farouches. Puissances de la passion, livrées sans cela à leur sauvagerie première. Mais un système paradoxal de contention et de maîtrise, puisque destiné à son propre échec et ne tenant que le temps de défaillir, menant son l’attelage à sa perte fatale. Voilà donc l’alexandrin révélé :

La poussière est une cendre qui couve l’incendie à venir.

L’obsolète se révèle actualité du sentiment humain au plus fort, intemporel.

Le désincarné est un marbre glacé où palpite un magma prêt à jaillir.

DR christophe raynaud de lage

Guy Cassiers met tout autant en scène La Bérénice de Racine que celle analysée par Roland Barthes. Barthes s’appuyant essentiellement sur une réplique de Bérénice  parlant d’Antiochus :  « je me suis fait une douceur extrême d’entretenir Titus dans un autre lui-même », théorise que les deux amants ne sont que les deux visages d’un même Janus. Guy Cassiers choisit donc de condenser réellement sur le plateau les personnages de Titus et d’Antiochus en une entité biface jouée par Jérémy Lopez. Pour la compréhension de la pièce il est donc préférable de l’avoir lue auparavant pour s’y retrouver, et de connaître la grille de lecture qui est posée dessus. Les repères différentiels sont minimaux : avec manteau c’est Antiochus, sans c’est Titus. Pas de changement de voix, ni de de corps. Le choix d’une diction plutôt atone, sans ruptures, ni attaques ou relances, accompagne cette volonté de fading. Les comédiens, à l’unissons, parlent d’ailleurs sur cette même note, mezzovoce, qui parcoure les presque deux heures de spectacle. Être lecteur de Barthes et connaître Bérénice ne donne donc pas au critique une position objective et généralisable à tout spectateur. Néanmoins, objectivement, ce choix radical oriente toute la pièce. La capacité à l’accepter (la comprendre) et à la mettre en jeu est bien l’enjeu majeur ici. Tout aussi objectivement, l’omniprésence de Jérémy Lopez cumulant les deux textes (déjà énormes séparément), produit un effet inévitable d’amoindrissement de la figure de Bérénice et de Suliane Brahim, qui semble venir ponctuer le dilemme « AntiTitus », plus qu’ être le cœur de l’œuvre. On imagine même la possibilité d’aller plus loin, en faisant exister sur le plateau même le dialogue entre Barthes et Racine, qui aurait pu se figurer en faisant endosser par Paulin et Arsace la place du philosophe. Place distanciée et analytique. Ne faut-il pas pousser à son extrême une idée pour en connaître la validité ? Tout aussi important, la place du public. Celle créée par l’équipe de la MAC Créteil, au fil de sa programmation, avec toujours une fenêtre ouverte sur une œuvre classique (Molière, Shakespeare, Racine…) et l’accueil d’un public de jeunes lycéens et collégiens ! D’ailleurs à chaque fois enthousiaste dans ses applaudissements. On rêverait d’un dialogue possible entre ce public et les comédiens qui viendrait poursuivre et ouvrir le dialogue en huis-clos d’Antiochus et Titus.

Bérénice
de Jean Racine
Mise en scène Guy Cassiers
Avec Alexandre Pavloff, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Pierre-Victor Cabrol
Scénographie Guy Cassiers, Bram Delafonteyne
Costumes Anna Rizza
Lumières Frank Hardy
Vidéo Bram Delafonteyne, Frederik Jassogne
Musique originale et son Jeroen Kenens
Assistanat à la mise en scène Robin Ormond

https://www.maccreteil.com/evenement/1083/berenice

Durée : 1h50

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris
du 26 mars au 11 mai 2025

Maison des Arts de Créteil
les 14 et 15 mai

L’Onde Théâtre Centre d’Art, Vélizy-Villacoublay
le 20 mai

Théâtre national de Budapest (Hongrie), dans le cadre du festival Mitem
le 12 juin

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

Tout est bien qui finit bien

Texte William Shakespeare
Traduction Frédéric Jessua et Vincent Thépaut
Mise en scène Frédéric Jessua

Richard III dans son monologue introductif fait à deux reprises mention de la notion de « sport » . « And now, instead of mounting barded steeds to fright the souls of fearful adversaries, he capers nimbly in a lady’s chamber to the lascivious pleasing of a lute. But I, that am not shaped for sportive tricks(…) » Et plus loin : «  We dance for ladies in their chambers to songs of love played on the flute. But I whose body is not made for such sports(…). Inutile de traduire tant l’anglais, comme le dit Clémenceau, n’est après tout que du français mal prononcé.

D’ailleurs, cette notion de sport, que nous croyons être une émanation purement moderne s’origine du début du XVe siècle. Le mot est repris par les anglais du vieux français desport  et devient sporte, « passe-temps agréable, activité qui apporte de l’amusement ; blague, bêtise ». Mais également « un passe-temps ou un jeu , un flirt sensuel», avec une connotation explicite vers le plaisir sexuel, la jouissance, le délice.

Et Shakespeare, à l’instar de Richard Gloucester, est très « sport » comme tout son théâtre. Plus particulièrement bien sûr son théâtre le plus impur (pas vraiment tragique, pas vraiment comique), qui est peut-être le plus Elisabéthain dans son étrangeté et son côté foutraque.

© Nicolas Blandin

« Tout est bien qui finit bien » fait partie de ces pièces. Mélange de clowneries (clown is a very old word too), de grivoiserie, mais aussi de syllogismes comicopoéticophilosophique, d’envolées lyriques… et au détours d’une scène énoooorme de burlesque : un champ de bataille, la guerre et ses cadavres.

La troupe (ou plutôt la team ou la squadra) de Frédéric Jessua est toujours dans le bon ton et le bon rythme de ce théâtre là, de cette pièce là, de ce Shakespeare là. Autant de courses à haute intensité que dans un match de champions league. Autant de malice et de lascivité que possible. Magnifique performance où le théâtre de foire prend son envol sur une énergie permanente et synchrone, sur des voix fortes et projetées (Ah ! qui dira la tristesse de ses voix atones perdues dans des microphones !). Ici pas de fading, pas de fade ni d’affadi. Ça claque, ça urge et ça bouillonne. Du théâtre joué et joui. Pas un hasard si le public produit, au final une sorte d’exultation !

© Nicolas Blandin

Inutile de séparer une individualité du lot dans cette troupe de comédiens. Le théâtre est un sport d’équipe, et ce spectacle nous en donne une illustration bien vivante. Et pour qu’ils ne soient pas les seuls à « se donner », courrez donc un peu aussi, au moins jusqu’aux portes du Théâtre 13 ! Frédéric Jessua et sa troupe vous prouveront combien Shakespeare est un classique, puisque inclassable et incassable.

 

Texte William Shakespeare
Traduction Frédéric Jessua et Vincent Thépaut
Mise en scène Frédéric Jessua
Avec Félicité Chaton, Céline Laugier, Raouf Raïs, Charles Van de Vyver, Rony Wolff, Léna Tournier Bernard, Enzo Houzet et Vincent Thépaut
Dramaturgie Vincent Thépaut
Création lumières Diane Guérin
Scénographie Charles Chauvet et Frédéric Jessua
Costumes et accessoires Julie Camus
Maquillage et coiffures Pauline Bry
Chorégraphies Georgia Ives
Musique originale Richard Le Gall

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

ŒDIPE ROI de SOPHOCLE

Texte Sophocle

MISE EN SCÈNE : Éric Lacascade

« Malheureux que je suis !» répète Œdipe écrasé par sa fatalité. Litanie me faisant revenir à l’esprit, et enfin comprendre les alexandrins que Racine mettait dans la bouche d’Antiochus dans Bérénice :       « Malheureux que je suis. Avec quelle chaleur j’ai travaillé sans cesse à mon propre malheur. Désespéré, confus, à moi-même odieux ; laissez moi, je me veux cacher même à mes yeux ».  Comprendre que dans la tragédie grecque, comme dans la vie, la fatalité n’est pas une malédiction divine, mais le mal que l’on se donne en voulant justement éviter le mal, inexorablement. Mal et diction. La fatalité c’est le fatum, venant de farir « dire, prédire » . La parole, toujours porteuse d’un sens qui nous dépasse, nous définit, et vouloir en fuir les conséquences ne fait qu’en accélérer la survenue plus sûrement encore.

Alors replongeons-nous dans les méandres du destin tragique, avec cette reprise d’Œdipe roi, le chef-d’œuvre de Sophocle, sous le regard acéré d’Éric Lacascade. On se souvient de ses précédentes incursions dans le répertoire grec, souvent marquées d’une âpreté et d’une lucidité froide. Qu’en est-il de cette nouvelle confrontation avec le mythe fondateur ?

Dès l’abord, une atmosphère lourde, presque suffocante, envahit le plateau. La scénographie, d’une austérité saisissante, évoque un espace mental autant qu’un lieu physique. Quelques éléments épars, des blocs massifs aux contours indéfinis, suggèrent la fragilité d’un pouvoir bâti sur l’ignorance. La lumière, travaillée en clair-obscur, accentue les zones d’ombre où couvent les secrets et les angoisses. On sent d’emblée qu’une machine invisible est en marche.

DR Frederic-IOVINO

La direction d’acteurs, pierre angulaire du travail de Lacascade, se révèle d’une exigence rare. Le chœur, loin de n’être qu’un simple commentateur, devient un personnage à part entière, vibrante de terreur, de moral et de pitié. Ses interventions, scandées, presque incantatoires, rappellent la dimension archaïque du texte, sa puissance tellurique, mais aussi ses retentissements actuels.

Quant à Œdipe lui-même, incarné avec une intensité douloureuse par Christophe Grégoire, dont la présence magnétique hante Thèbes, il oscille entre la fierté royale et une angoisse sourde, perceptible dès les premières scènes. On devine la faille, la béance qui va engloutir cet homme persuadé de sa clairvoyance. Sa confrontation avec Tirésias, d’une violence contenue mais électrique, est un moment de théâtre pur, où la vérité se dévoile par bribes, insidieusement.

Jocaste, figure tragique par excellence, est interprétée avec une dignité poignante. Son incrédulité face aux révélations, sa tentative désespérée de conjurer le sort, rendent sa chute d’autant plus bouleversante. On perçoit chez elle l’amour maternel et l’effroi de l’inceste, un déchirement intérieur qui la consume.

Lacascade ne cherche pas à moderniser à outrance le texte. Il en respecte la stricte beauté, la mécanique implacable. Donnant corps à la magnifique traduction de Bernard Chartreux. Pourtant, sa mise en scène n’est pas figée dans une archéologie théâtrale. Il y a une urgence, une actualité omniprésente dans cette exploration de la culpabilité, du déni et de la fragilité du pouvoir humain. C’est aussi cette définition biblique du rapport humain à la vérité qui nous revient : « Ils ont des yeux pour voir et ne voient point, des oreilles pour entendre et n’entendent point ». La question de la responsabilité individuelle face au destin , finalement embrassé dans un choix d’aveugle consentant, résonne avec une force particulière.

Certes, certains pourront trouver la proposition de Lacascade trop austère, voire dénuée d’une certaine chaleur humaine. Mais n’est-ce pas là la nature même de la tragédie grecque ? Une plongée dans les abysses de l’âme humaine, une confrontation avec ce qu’il y a de plus sombre en nous.

Le dénouement, d’une brutalité sèche, laisse le spectateur pantelant, confronté à la cécité volontaire d’un homme qui préfère se crever les yeux plutôt que de continuer à contempler l’horreur de sa propre existence. La dernière image, celle d’Œdipe errant, figure emblématique de la souffrance humaine, hante longtemps après la tombée du rideau.

En définitive, cette mise en scène d’Œdipe roi par Éric Lacascade n’est pas une promenade de santé théâtrale dans un patrimoine classique de belles ruines. C’est une expérience intense, parfois éprouvante, mais d’une profondeur et d’une intelligence rares. Elle nous rappelle la puissance intemporelle du théâtre grec, sa capacité à interroger les fondements mêmes de notre condition humaine. Une proposition qui, à n’en pas douter, suscitera le débat et marquera les esprits. On ressort de la salle avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’essentiel, une piqûre de rappel salutaire sur la fragilité de nos certitudes et la cruauté du destin. Mais aussi sur notre pulsion autodestructrice, à moins que ce ne soit l’autre nom du libre arbitre.

Le théâtre, quand il est de cette trempe, est une nécessité. Et cette production en est une éclatante démonstration.

Texte Sophocle

MISE EN SCÈNE : Éric Lacascade

AVEC : Otomo / Alexandre Alberts / Jade Crespy / Alain d’Haeyer / Christophe Grégoire / Jérôme Bidaux / Christelle Legroux / Karelle Prugnaud

COLLABORATION ARTISTIQUE : Leslie Bernard / Jérôme Bidaux / Maija Nousiainen

SCÉNOGRAPHIE : Emmanuel Clolus

LUMIÈRES : Stéphane Babi Aubert

SON : Marc Bretonnière

COSTUMES : Sandrine Rozier

RÉGIE GÉNÉRALE : Olivier Beauchet Filleau / Loïc Jouanjan

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