ON PURGE BEBE

Texte Georges Feydeau

Mise en scène : Émeline Bayart

 

L’histoire :

Fabricant de porcelaine, Follavoine aide sa femme à purger leur fils, Toto, souffrant d’une constipation récalcitrante. Mais, le même jour, il a invité à déjeuner Chouilloux, fonctionnaire influent du Ministère des armées qui doit statuer sur l’acquisition de pots de chambre incassables destinés aux soldats. Croyant bien faire, Follavoine a également invité madame Chouilloux, et son amant, Truchet…

Le spectacle :

N’y allons pas par quatre chemins : Emelyne Bayart signe une totale réussite comique et burlesque. Elle met parfaitement en mouvement la partition feydaldienne, tant en cheffe d’orchestre qu’en comédienne principale. La mise en scène est épurée, ne veut rien ajouter à la mécanique déjà parfaite de Feydeau. Le jeu est d’une grande qualité, plein de rythme et de l’énergie indispensable dans ce registre. E. Bayart est aussi musicienne, elle sait commencer andante, enchaîner vivace, et finir vivacissimo. Elle sait également la nécessité du crescendo, et elle amène ses comédiens jusqu’à l’apoplexie, l’éclatement, l’ivresse, le débordement (même au niveau scatologique dont Feydeau use en transgresseur hilare). Ce n’est pas par hasard si les cinq minutes de scène d’exposition consistent à trouver Hébrides dans le dictionnaire. Pas un hasard, si notre couple antagoniste s’acharne à vouloir le trouver entre ÉBRÉCHÉ et ÉBRIÉTÉ ! Le diable est dans les détails, et Feydeau est diabolique ! L’ébréché tournera à l’éclatement : du vase, des couples, de l’autorité paternelle… à l’avènement de l’anarchie ou du matriarcat (selon l’optique où l‘on se place). L’ébriété tournera au delirium tremens d’un Chouilloux, d’un Follavoine..

Photo C° C. Moreau

Il faut absolument souligner la performance jubilatoire d’Emelyne Bayart. Elle joue l’excès avec un naturel confondant. Célérité, finesse, capacité de rupture, maîtrise vocale et corporelle, sont magistrales chez elle. Il ne peut y avoir de Julie Follavoine plus belle que celle là !

Dans un autre registre Manuel Le Lièvre régale le spectateur. Tout à la fois sûr de lui et ahuri, son niveau d’imprégnation de ce qu’il se passe sur le plateau est tel que même son jeu sans texte impressionne de drôlerie et de vérité ludique.

Comédienne et chanteuse (son précédent spectacle chanté « Si j’ose dire» avec enchanté l’Opéra Comique), E. Bayart a choisi d’intégrer des chansons humoristiques et de mœurs au spectacle. Parfaitement interprétées, elles donnent à rire et à penser sur l’arrière pensée, justement, des protagonistes. Le procédé fonctionne. Il était d’ailleurs fréquent, Labiche le pratiquait couramment, de prévoir des couplets de transition à l’époque du vaudeville. Deux chansons sont néanmoins peut être de trop : celle arrivant au moment d’ébullition de l’intrigue, qui coupe le spectateur dans sa montée vers la jouissance zygomatique au point d’achèvement ; l’autre arrivant après la dernière réplique, venant rajouter un temps qui n’apporte plus rien à un spectacle qui n’attend que les applaudissements mérités du public.

Texte Georges Feydeau

Mise en scène : Émeline Bayart

Avec : Émeline Bayart , Éric Prat, Manuel Le Lièvre, Valentine Alaqui, Thomas Ribière, Delphine Lacheteau

Dramaturgie : Violaine Heyraud

Scénographie et costumes : Charlotte Villermet

Lumières : Joël Fabing

Arrangements musicaux et piano : Manuel Peskine

 

Théâtre de l’Atelier
1 place Charles Dullin
75018 Paris

à partir du 17 octobre à de nouveaux horaires compatibles avec le couvre feux sanitaire de 21h00 !

https://www.theatre-atelier.com/on-purge-bebe-lo2925.html

 

 

LE MISANTHROPE

Texte de Molière

Mise en scène: Philippe Ferran

En attendant Célimène, une jeune coquette de vingt ans dont il est amoureux, Alceste débat avec son ami Philinte sur l’hypocrisie de la société. Nos deux amis conversent dans la cuisine-salon d’une « co-loc » de laquelle tous les protagonistes de la pièce semblent les familiers. Les personnages de la comédie classique, telle Eliante, la cousine de Célimène, ou Arsinoé, l’amie supposée mais hypocrite et surtout jalouse car amoureuse d’Alceste, les futiles petits marquis, Acaste et Clitandre, ainsi qu’Oronte, faiseur de mauvais vers, passent et repassent dans ce lieu central pour s’approvisionner dans le frigo, faire le café, décrocher leur écharpe du porte-manteau, ou pousser le vélo dehors. La porte extérieure de l’appartement, située au fond de la cuisine à côté du frigo donne en effet directement sur la rue… dans la fiction mais aussi en réalité. Les comédiens sont ainsi exposés aux éventuels fâcheux de passage ; un risque qui ajoute son piquant au spectacle de cette œuvre sortie des gonds classiques, le frisson du spectacle vivant, celui du rapport particulier reliant les comédiens au public, souriant, complice, des nouvelles diffusées en direct par la radio posée sur le frigo. 

Cette translation de l’action du Misanthrope de Molière où la belle Célimène, une jeune femme qu’on imagine du meilleur monde, reçoit dans son salon ses courtisans vers la cuisine au décor fruste d’un appartement communautaire apparaît d’abord comme surprenante. Le comportement de ces colocs, qui font bien sûr comme chez eux, se heurte parfois au texte de Molière, exprimant nettement que Célimène reçoit. Cependant, la proposition, très claire, est immédiatement comprise du public et l’idée, si elle est peut-être poussée un peu loin  (tous les personnages doivent-ils en être, notamment Oronte et Arsinoé dont l’âge et le standing les démarquent?), offre des appuis de jeu intéressants quand, par exemple, un personnage dont on discute, surgit justement dans la cuisine, jovial ou mécontent. 

Mais surtout, cette colocation héberge des bobos et des artistes: Alceste nous est présenté comme un écrivain, accroché à son clavier (qui ne semble ni très productif ni en réussite), et Célimène comme une photographe. Dans son jusqu’auboutisme victimaire et orgueilleux (qu’importe s’il perd son procès!) de l’artiste incompris et brouillé avec le genre humain, les fulminations d’Alceste contre la société prennent alors un tour saisissant. 

Autre idée particulièrement pertinente: l’accent mis sur les technologies de la communication. Le téléphone portable est omniprésent, qu’il serve à une conférence téléphonique ou comme interphone pour annoncer l’entrée d’un personnage. C’est toute l’actualité de la pièce qui saute aux yeux! Aux hypocrisies dont se plaint avec véhémence Alceste correspond la bonne humeur obligée affichée sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui ainsi que les “j’aime” et les smiley que nous sommes sommés d’attribuer aux “amis” (puisque Facebook ne montre pas tout et qu’il faut bien indiquer ses préférences à l’algorithme). On sait que les réseaux sociaux ne sont pas un lieu de débat mais une bulle où, loin de “limer sa cervelle contre celle d’autrui” l’on conforte ses opinions, accentuant l’enfermement dans ses certitudes. Au pays du sourire, où chacun surveille sa popularité, la critique, et surtout l’ironie, sont malvenues.  Et que dire du risque, auquel nous sentons bien que nous sommes tous potentiellement exposés, de voir l’erreur d’un moment photographiée ou filmée, exposée à la vindicte sur les réseaux dans un emballement médiatique incontrôlable. La fameuse scène où Célimène, la photographe (et elle ne se prive pas de mitrailler qui lui chante), croque malignement les uns et les autres fait frémir. 

De bons jeux d’acteurs au service d’une pièce toujours actuelle !!  Ces œuvres-là traversent les époques, tel le poème du moyen-âge qu’Alceste oppose aux mauvais vers d’Oronte et qu’on retrouve chanté par Brassens en lever de rideau.

Auteur : Molière
Artistes : Mona Bausson, Philippe Colin, Fanny Heurguier, Thibault Infante, Adrien Lefebure, Stephan Ropert, Fanny Sutterlin, Patricia Varnay
Metteur en scène : Philippe Ferran

Représentations du samedi 1 février 2020 au dimanche 8 mars 2020.
Théatre Darius Milhaud.  80, allée Darius Milhaud 75019 Paris

MON ISMENIE

Texte d’Eugène LABICHE
Mise en scène Daniel MESGUICH
Daniel Mesguich nous sert un Labiche gourmand, fou et drolatique au Poche Montparnasse.

Changement d’univers. Après Cyrano de Bergerac et « La mort d’Agrippine  » avec une mise en scène jouant à fond la disruption (Ah époque!), Daniel Mesguich investit Châteauroux, Labiche et le slapstick à la Mack Sennett.

Vancouver, sourcil charbonneux et barbe fournie, est un père aimant, complétement aimanté à son Isménie de fille dont il dénie l’hymen, et malmène tous ses éperdus prétendus. C’est sans compter sur le jeune et ardent Dardenboeuf, sourcil charbonneux et barbe fournie, qui entre sur le ring pour en découdre à son tour…

Dès les premières minutes on comprend que l’intérêt principal de cet affrontement reposera sur l’interprète du père, Frédéric Souterelle. Sa performance est impressionnante. Pleine de démesure et de justesse, il fabrique des merveilles de ruptures, d’intonations. Une manière de phrase et de dire qui régale le texte. Cela intimement couplé avec une inventivité et une précision de corporelle étourdissante. Cet alchimiste est en combustion permanente, en sueur dès la seconde phrase, et sans une once d’épargne jusqu’à la dernière.

(photo DR)

Et puis il y a Labiche bien sûr. Ce Labiche éternellement dans l’ombre de Feydeau, et dans l’ombre de sa trop grande prolixité (plus de 175 pièces connues). Labiche trop perçu comme un auteur à l’humour bourgeoisement compassé, daté à la naphtaline second empire. Labiche pourtant qui , sous le vernis de la bourgeoisie fait craquer la folie à l’état pur (paranoïa et meurtre dans « L’affaire de la rue de Lourcine », l’émotivité ravageante dans « Embrassons nous Folleville »…) Ici c’est la folie du père qui crée l’intrigue. Un amour fou et inquiétant, incestuel pour tout dire, envers sa fille. C’est ensuite D. Mesguisch qui contamine les autres protagonistes, plus sages dans le texte, avec cette rage délirante. Il semble avoir saupoudré l’oeuvre originale de cocaïne, et mis du LSD dans la théière. Tex Avery ( et son loup transformé en Euzebe), Mack Sennett donc, les Monty Python, et même Sophie Forte pour un court stand up, envahissent les interstices, se logent et prolifèrent partout. On rit, on rit beaucoup jusqu’à l’hilarité. On rit tellement, et de tant de choses, qu’on en perd le fil parfois de l’histoire. Histoire qui n’est pas si anodine que cela avec ses allures de tragédie bouffonne. Un peu moins de surplus n’aurait pas nuit, en donnant un peu d’air, en laissant plus avancer l’intrigue, et faisant confiance à la maestria des comédiens. Le plat, plus léger n’en serait pas moins délicieux. Mais Daniel Mesguich, comme Labiche, est un gourmand. Est-ce un péché si capital ?

 

Texte d’Eugène LABICHE
Mise en scène Daniel MESGUICH
Costumes, Corinne ROSSI
Scénographie, Stéphanie VAREILLAUD
Avec
Frédéric CUIF, Chiquette
Alice EULRY, Isménie
Sophie FORTE, Galathée
GUANO, De Dardenboeuf
Frédéric SOUTERELLE, Vancouver
Théâtre de Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse 75006
À PARTIR DU 14 JANVIER 2020
Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche à 17h30