NOMBRIL

 

A l’heure où les drones russes s’abattent sur la capitale ukrainienne, où les populistes règnent en maîtres en Europe centrale, qui se souvient de Jan Palach, de Ryszard Siwiec ou de Sándor Bauer ? Dusan Hégli donne à entendre au début et à la fin du dernier opus de sa trilogie Nombril, la voix de la mère du héros sacrificiel hongrois Sándor Bauer, rapportant ses intentions et ses derniers mots suite à son immolation par le feu. Quel sens donner à ce sacrifice ? Après Fine Tuning, consacré aux violences conjugales et Barbaro à la censure, le chorégraphe y répond en interrogeant cette fois l’identité centre européenne, notion évanescente et pourtant si cruciale. Fragment certainement le plus extravagant de sa trilogie, Nombril exhibe à la fois l’identité et la différence. Pas sur le mode de la négation de l’autre des nationalistes ou des populistes mais de la différence salvatrice. Dans le travail du chorégraphe et metteur en scène Dusan Hégli, la danse traditionnelle tisse des liens avec la modernité. Loin d’être reléguée au rang de vestige du passé- témoin cette danseuse que d’autres revêtent sur scène de ses atours traditionnels, la danse folklorique tisse des liens sans cesse renouvelés avec le présent- elle se danse en combinaison décolorée, en écho à la peau défigurée par les flammes de Jan Palach et s’allie avec le pop rock des Pink Floyd. N’est-ce pas là la définition même de la culture, ce recommencement perpétuel issu de racines toujours vivaces ? Il n’est sûrement pas anodin que ce soit le fils du chorégraphe Bence Hégli à qui est dévolu la narration de Un occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale (1983). Comme un lien culturel qui relie père et fils. Élément essentiel de ce fragment de danse-musique-théâtre, le texte de Kundera questionne la singularité de l’identité culturelle des petites nations- tchèque, slovaque, hongroise entre autres face à l’ogre russe. Bence Hégli donne voix à la parole dense de Kundera qui nous retrace l’entreprise d’uniformisation des Russes sous la bannière du communisme. À cette voix éminemment et noblement politique, répondent alternativement la musique de Bartók ou de Chostakovitch, les corps des danseurs ou ces figures qu’affectionne Dusan Hégli comme ce bouc symbole de l’enlèvement d’Europe qui caresse délicatement le visage d’un danseur. Pièce extravagante voire baroque, Nombril ne consacre pas le narcissisme des cultures de l’Europe centrale mais seulement leur volonté d’être ce qu’elles sont au grand damne de ceux qui prétendent incarner à eux seuls l’autre moitié de l’Europe, la Russie pour ne pas la nommer. Le baroque n’est-il pas dans son essence le refus de la ligne droite, du lisse et du poli ? Les Praguois ou les Slovaques sont slaves comme les Russes mais ils ne sont pas russes. Réduire l’identité, nier la différence, voilà le grand crime des Russes qui se sont si bien accaparés cette partie du monde jusqu’à vouloir la faire sienne. La voix de Jan Palach en écho à celle de Kundera, c’est celle de la singularité, de la revendication à être autre dans l’apparente identité. Parce que ce simple droit à être ce que l’on est, lorsqu’il est nié, conduit à toutes les tragédies. Entendre chanter dans Nombril Russians go home, apparaît alors comme hautement cathartique à l’image de l’univers de ce singulier théâtre Ifjú Szivek.

Interprètes : Norbert Sándor Bacsa , Barbara Brusznyai Gyenes, Erik Brusznyai, Zsófi
Kata Czelleng , Gergely Fekete, Gergely Dávid Hegedűs, Máté Hegedűs, Bence Hégli,
Miklós Király, Tamás Király, András Lantos, Tamara Makó, Anna Vermes
Texte inspiré par les écrits de Milan Kundera
Costumes : Edit Szűcs
Création lumière et scénographie : DHC
Dramaturgie : Bence Hégli
Chorégraphie : Dusan Hégli
Musique : Gergely Dávid Hegedűs, Máté Hegedűs, Janáček Leoš, Miklós Király, Dmitri
Shostakovich, Igor Stravinsky, Czeslaw Niemen, Tamás Király, Aktual, Roger Waters,
Béla Bartók
Mise en scène : Dusan Hégli, Bence Hégli

Théâtre La Luna, 1 rue Séverine – Avignon
du 5 au 15 juillet  2025 à 21h37

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LE REVIZOR

Auteur Nikolaï GOGOL

Théo Riera – Mise en scène

Nicolas Gogol se prête souvent aux relectures audacieuses, et la vision de Théo Riera pour « Le Révizor », vue récemment au Théâtre de Belleville, et bientôt en Avignon, ne déroge pas à la règle. « La Compagnie les Loubards » nous offre une farce menée à bride abattue, oscillant entre le rire franc et un cynisme mordant. Loin d’une approche poussiéreuse, cette adaptation se veut un « concentré » de l’œuvre originale, propulsant le spectateur dans un tourbillon frénétique qui, s’il n’atteint pas toujours la perfection, a le mérite de résonner avec une acuité dérangeante.

La première force de cette mise en scène réside sans conteste dans son rythme. Riera ne laisse aucun répit, imprimant une cadence effrénée aux « micro-tragédies » de cette galerie de personnages. Le plateau, un espace noir et dépouillé, devient le terrain de jeu idéal pour cette course à l’abîme. Un unique élément de décor : tour à tour haut bureau, banquette ou canapé, suffit à dessiner les espaces de cette province russe où l’arrivisme crasse et la vénalité règnent en maîtres. Ce minimalisme scénographique, dans une simple boite noire, se révèle une force, accentuant le côté atemporel et universel.

DR INDIA LANGE

Les costumes, contemporains et atemporels, adoptent une esthétique clownesque du plus bel effet. Le noir dominant, rehaussé de paillettes argentées, confère aux personnages une allure de pantins désarticulés, magnifiée par ces visages blanchis qui renforcent l’aspect caricatural et grinçant. Les tenues des actrices, particulièrement réussies, ajoutent à cette joyeuse déliquescence visuelle. On est quelque part entre Brecht, le slapstick, Lagerfeld, et même, pourquoi pas, Antonin Artaud. Tant les costumes que le parti pris de jeu, très expressionniste, sont assumés totalement. Cette esthétique n’est pourtant pas un choix qui facilite la tache de la troupe. Jouer une comédie dans cette tonalité là, en ajoutant les éclairages choisis très blafards, revient un peu à nager à contre courant. Mais arracher le rire à tout prix n’est pas forcément ici l’objectif primordial recherché.

La troupe, composée de neuf jeunes comédiens endossant parfois plusieurs rôles, déploie une énergie considérable. La direction d’acteurs de Théo Riera est globalement pertinente, permettant aux scènes de s’enchaîner avec fluidité. On loue l’engagement de chacun à donner corps à ces figures grotesques, même si l’on regrette par instants une diction approximative et des montées sonores qui, à force, desservent la finesse du texte. C’est le revers de cette médaille de l’urgence et de l’emballement énergétique. On mettra en avant deux comédiennes qui rayonnent particulièrement. Emmanuelle Rebeix donne à son Ossip une profondeur, une étrangeté enfantine, extrêmement touchante et juste. Dans le registre inverse de la grande folie comique, Sophie Ellaouzi tire un feu d’artifice comique où éclate son inventivité, sa précision de jeu et un grain de dinguerie jouissive.

DR INDIA LANGE

Cette version du « Révizor » est un spectacle intelligent et vivant qui parvient à captiver et à faire mouche. La mise en scène déborde d’inventivité, offrant une relecture vive et drôle, parfois grinçante, mais toujours juste. Une belle démonstration que les classiques ont encore beaucoup à nous dire, surtout lorsqu’ils sont portés par une vision aussi singulière et engagée. Un excellent moment de théâtre, à ne pas manquer.

Auteur Nicolas Gogol
Théo Riera – Mise en scène

Interprétation
Sophie Ellaouzi
Edgar Gougeon
Corentin Jaouen
Geneviève Mahé
Emmanuelle Rebeix
Théo Riera
Blanche Rivière

https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/5612-le-revizor

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LES LIAISONS DANGEREUSES

Texte : Choderlas de Laclos

Adaptation et Mise en scène : Arnaud Denis

Cette version des Liaisons dangereuses, adaptation du chef-d’œuvre de Choderlos de Laclos, impressionne par sa précision, son élégance et sa profondeur. Elle trouve un équilibre subtil entre classicisme et modernité, entre beauté formelle et cruauté psychologique. Arnaud Denis nous fait redécouvrir Laclos sous un jour intime, inquiet, et intensément théâtral. Le metteur en scène a su resserrer l’intrigue avec intelligence, tout en conservant la finesse de l’écriture. Les lettres deviennent sur le plateau des dialogues vifs, percutants, parfois d’une violence émotionnelle inouïe. Ce langage soutenu reste cependant profondément théâtral.

Le dispositif scénique, très épuré, joue la carte d’une sobriété assumée : pas de surcharge visuelle ni d’effets spectaculaires inutiles: un espace épuré aux lignes nettes, propice à la focalisation sur les échanges acérés et la complexité des rapports de pouvoir entre les personnages. La lumière, souvent tamisée, évoque les clairs-obscurs du XVIIIᵉ siècle contribuant à l’intimité, une intimité intrigante,  oppressante. Arnaud Denis opte pour une mise en scène où la parole est souveraine, fidèle à l’esprit épistolaire du roman, mais en la rendant organique, charnelle, vivante sur scène.

Les costumes d’époque, somptueux sans être théâtraux, renforcent cette impression d’intemporalité maîtrisée. Ils ancrent les personnages dans leur classe sociale tout en révélant subtilement leurs tensions intérieures : la raideur du corset de la marquise de Merteuil contraste avec la fluidité des gestes de Valmont, soulignant leur opposition de style et de stratégie. La scénographie accompagne ces oppositions : quelques meubles élégants suffisent à dessiner un salon parisien, un boudoir ou une chambre, et permettent des transitions rapides sans jamais casser le rythme de la pièce.

Delphine Depardieu compose une marquise de Merteuil d’une rare densité. Derrière une diction parfaite et un masque de froideur, elle laisse affleurer peu à peu les fêlures d’un personnage broyé par les normes masculines de son époque, transformée en stratège cruelle par nécessité sociale. Sa maîtrise du silence est remarquable : dans les pauses entre deux répliques assassines, elle laisse entendre les pensées avec une précision glaçante. À ses côtés, Valentin de Carbonnières campe un Valmont tout en charme vénéneux, laissent cependant percer une humanité trouble, rendant sa chute finale d’autant plus poignante. Sa séduction, jamais forcée, est insinuante, parfois animale, jamais caricaturale. Le duo fonctionne avec une tension érotique palpable, sans jamais tomber dans la vulgarité : tout se joue dans les regards, les demi-sourires, les respirations partagées.

Autour de ce duo, la distribution fait preuve d’une grande cohérence. Salomé Villiers dans le rôle de la présidente de Tourvel, suscite une émotion sincère. Sa lente bascule vers la passion et la perte de soi est rendue avec une belle justesse : elle ne joue pas la femme naïve, mais la femme en lutte avec ses principes, en train de vaciller. Marjorie Dubus, en Cécile de Volanges, insuffle à la jeune ingénue une fraîcheur très maîtrisée, soulignant l’ambiguïté de son apprentissage brutal de la séduction.

 

Mise en scène : Arnaud Denis

Distribution : Delphine DEPARDIEU, Valentin de CARBONNIERES, Salomé VILLIERS, Raphaëline Groupilleau, Pierre DEVAUX, Marjorie DUBUS et Guillaume DE SAINT SERNIN

Décors Jean-Michel ADAM
Costumes David BELUGOU
Lumières Denis KORANSKY
Musique Bernard VALLERY

Comédie des champs Elysées
15 avenue Montaigne
75008 PARIS

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